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A.jpguteur d’œuvres travaillées par l’absence, Jason Dodge ne pouvait nous offrir pour les évoquer un épais volume de ceux que l’on range aisément dans sa bibliothèque et dont le dos peut se voir de loin. Mais l’existence de ces œuvres passe aussi par les publications et dans ce cas chaque détail compte. Voici donc un objet attirant et fragile : 48 pages tenues ensemble par 4 agrafes et insérées dans une pochette qu’on pourrait croire trop grande pour elles. N’en faisant pas trop dans le pas assez, on peut dire qu’il tombe juste. Que nous dit-il ? je ne veux pas être un livre mais je ne peux m’empêcher d’y penser.
Les deux pages introductives sont pour moi les plus belles et les plus touchantes : deux vues (dont l’une en vignette égarée dans le bord droit d’une page presque vide) d’une cage renfermant 5 pigeons voyageurs. Entraînés à se rendre à une adresse à Merkelbeek (Pays-Bas), leur libération aujourd’hui les enverrait vers une maison qui n’existe plus parce que rasée et remplacée par une autre après la mort de son propriétaire. La note explicative ajoute que personne ne les y reconnaîtrait mais ne nous précise pas si ces volatiles ont davantage besoin d’être reconnus que de reconnaître. On peut aussi se demander s’ils ne resteraient pas suspendus devant le seuil d’une maison qui n’est plus. Le sentiment de l’inéluctable et la drôlerie triste de ce préambule donnent une certaine couleur à l’ouvrage.
Les oeuvres de Dodge, ni tout à fait conceptuelles, ni complètement poétiques, oscillant entre l’univers de l’histoire criminelle (une chouette embaumée contenant des pierres précieuses) et celui du conte de fées (une couverture dont la longueur de fil pourait monter jusqu’au ciel) sont belles en tant qu’indices de ce qui a eu ou pourrait avoir lieu, et à la condition de ne pas confondre ces indices avec des reliques ou des symptômes de frustration. Les cordes de violons ayant joué les duos pour violons de Bartok soit nous ramène à la musique de Bartok, soit portent le regret d’une interprétation à jamais inédite, soit encore restent despérément muettes pour ceux à qui ce nom ne dit rien. Par ailleurs, ces cordes qui n’ont joué qu’une fois nous donnent à réfléchir sur les mécanismes d’indexation de l’immatériel sur des valeurs affectives ou monétaires. A côté de ces axes de réflexion sans fin, l’ouvrage multiplie les signes de vie, depuis les allusions biographiques jusqu’aux essais et analyses, depuis les marques d’amitié jusqu’à la stricte description.
Jason Dodge, catalogue, avec ses minces colonnes de texte, ses petits caractères et ses photos et légendes voyageant plutôt librement à l’intérieur des pages, évoque une marge un peu agrandie, un hors-texte qui permettrait d’enraciner les pièces tout en faisant appel vers une multiplicité de hors-champs. Cette forme de minoration fait passer le culot consistant à se placer sous l’invocation de Novalis, de Voltaire ou de William Carlos Williams, et à répondre aux questions que lui (se) posent ses amis, sa tante ou ses parents. On retrouve là le mouvement propre du livre, lui-même reflet du travail de Dodge : présenter plutôt que représenter l’absence. La piste biographique, presque incongrue, serait en fait l’équivalent de la destination des pigeons du début. Nous, commentateurs, critiques, spectateurs, avons beau savoir que l’artiste-auteur est mort depuis longtemps, nous n’avons pas perdu l’automatisme qui consiste à aller le chercher là où il n’est pas.

Patrick Javault, Paris.